Une nuit de mars et par grand vent - le 20 mars 1899 pour
être précis et vers minuit moins vingt- , c'est sous ce plafond-là que je
vins au monde. Ainsi, d'un certain point de vue, je suis d'une espèce rare,
étant né le dernier jour du signe des Poissons, le dernier jour de l'hiver
et le dernier jour de l'année astrologique. Il me faut préciser aussi que ma
mère, qui couchait à l'ordinaire dans la pièce voisine, n'avait été
transportée dans ce salon qu'à l'occasion de son accouchement.
On me dit que, désormais, il est de tradition de préciser aux personnes
auxquelles mes cousines font visiter la maison: "Ici est né Fulco",
déclaration qui, le plus souvent, laisse l'assistance de glace.
Cet extrait, issu de la traduction en français des mémoires de Fulco
Santostefano della Cerca, duc di Verdura et marquis Murata la Cerda, donne une
idée assez précise du ton et de l'humour particulier colorant le récit d'un
monde en voie d'extinction; celui de l'aristocratie sicilienne du début du XXème siècle, encore nantie, mais plus pour longtemps, de certains de ses
privilèges.
Fulco di Verdura a choisi, dans le cadre de ses mémoires, entreprises à
l'âge de soixante-dix-sept ans, de raconter non l'ensemble de sa vie, mais
seulement la partie de son enfance vécue dans le cadre idyllique
de la Villa Niscemi, somptueuse propriété aux abords de Palerme. La famille
dût quitter les lieux à la mort de la grand-mère, au grand désespoir de
Fulco et de sa sœur aînée, et c'est avec cet événement, vécu comme une
véritable tragédie, que l'auteur décide de clore son récit.
Le titre original, The Happy Summer Days (maîtrisant parfaitement
l'anglais et le français en plus de sa langue maternelle, Fulco di
Verdura rédigea d'abord ses mémoires en anglais), révèle à quel point le
cadre de sa jeunesse pouvait s'identifier, de son point de vue, au "vert
paradis des amours enfantines" (*)
Plantant le décor d'un endroit hors du temps et hors du monde, où le
progrès n'entre guère (la première automobile, achetée par la grand-mère
est qualifiée de "machine du Diable" et aussitôt revendue à la mort
de cette dernière), Fulco évoque une atmosphère baroque et surannée, le
cadre de jeu idéal pour l'enfant qu'il était. On pourrait le soupçonner
de favoriser parfois l'autofiction à l'autobiographie, la mémoire semblant
effectuer un travail de filtre qui ne préserve que les bons moments. Pour
paraphraser Nathalie Sarraute dans Enfance (autre récit autobiographique
qu'il serait intéressant, à plusieurs niveaux, de comparer à celui de Fulco
Di Verdura) l'auteur semble privilégier les "jolis petits raccords"
qui comblent les zones d'ombres du souvenir afin de produire une harmonieuse
unité.
Mais l'intérêt de cette autobiographie vient surtout de la profusion
d'anecdotes narrant les particularités excentriques de ces nobles palermitains:
ainsi, la famille abrite une véritable ménagerie dans son domaine, qui va des
chiens aux singes en passant par un bélier, ainsi qu'un chameau hébergé pour
une nuit. La galerie de personnages entourant Fulco est tout aussi
remarquable: un père, séparé de la mère, grand séducteur de dames, une
grand-mère athée, qui parle l'anglais avec "un ton faubourien et quelque
chose de cockney qui surprenait", une mère "profondément
chrétienne", mais au langage "par moment très salé. Elle allait
jusqu'à user de gros mots", et une sœur dont la principale passion
réside dans la compagnie des animaux. Éduqués jusqu'à l'âge du lycée par
des gouvernantes anglaises, Fulco et sa sœur se livrent sur elles ainsi que sur
des cousines en visite à des cruautés enfantines certainement exacerbées par
la vie oisive et la conscience de classe, mais rendue comiques par le talent
narratif de l'auteur.
Au delà des particularités de la famille di Verdura, c'est la mentalité de
tout un pays et de toute une époque qui se dessine: une forte piété (marquée par le respect des traditions des jeûnes ou de la vénération des
Saints), liée de près à la célébration de la mort que palermitains
accueillent sans aucun tabou, comme faisant partie intégrante de la vie (en
témoignent les nombreuses visites des catacombes et la tradition de donner des
cadeaux aux enfants non pour la Noël, mais pour la fête des morts), une
religion omniprésente et fortement teintée de croyances superstitieuses (la
fameuse iettatura à laquelle Théophile Gautier consacra une nouvelle du
même nom)...
On remarque également avec étonnement la forte influence de la culture
britannique sur la noblesse sicilienne, dont elle intègre plus ou moins
heureusement un grand nombre de coutumes...
Une Enfance Sicilienne est le témoignage dépaysant d'une époque révolue,
un regard de l'intérieur sur un monde disparu. La traduction d'Edmonde
Charles-Roux est remarquable et se veut fidèle, préservant la
couleur locale de l'ensemble, en conservant au récit certains mots et
expressions dans leur langue originale, lorsque ceux-ci s'avèrent nécessaires.
(*) Baudelaire, Moesta et Errabunda, in "Les Fleurs du Mal"
Note:    
© Discussing Books, 2000
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