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Edmonde Charles-Roux, Une Enfance Sicilienne, d'après Fulco di Verdura

Une nuit de mars et par grand vent - le 20 mars 1899 pour être précis et vers minuit moins vingt- , c'est sous ce plafond-là que je vins au monde. Ainsi, d'un certain point de vue, je suis d'une espèce rare, étant né le dernier jour du signe des Poissons, le dernier jour de l'hiver et le dernier jour de l'année astrologique. Il me faut préciser aussi que ma mère, qui couchait à l'ordinaire dans la pièce voisine, n'avait été transportée dans ce salon qu'à l'occasion de son accouchement.
On me dit que, désormais, il est de tradition de préciser aux personnes auxquelles mes cousines font visiter la maison: "Ici est né Fulco", déclaration qui, le plus souvent, laisse l'assistance de glace.

Cet extrait, issu de la traduction en français des mémoires de Fulco Santostefano della Cerca, duc di Verdura et marquis Murata la Cerda, donne une idée assez précise du ton et de l'humour particulier colorant le récit d'un monde en voie d'extinction; celui de l'aristocratie sicilienne du début du XXème siècle, encore nantie, mais plus pour longtemps, de certains de ses privilèges.

Fulco di Verdura a choisi, dans le cadre de ses mémoires, entreprises à l'âge de soixante-dix-sept ans, de raconter non l'ensemble de sa vie, mais seulement la partie de son enfance vécue dans le cadre idyllique de la Villa Niscemi, somptueuse propriété aux abords de Palerme. La famille dût quitter les lieux à la mort de la grand-mère, au grand désespoir de Fulco et de sa sœur aînée, et c'est avec cet événement, vécu comme une véritable tragédie, que l'auteur décide de clore son récit. 
Le titre original, The Happy Summer Days (maîtrisant parfaitement l'anglais et le français en plus de sa langue maternelle, Fulco di Verdura rédigea d'abord ses mémoires en anglais), révèle à quel point le cadre de sa jeunesse pouvait s'identifier, de son point de vue, au "vert paradis des amours enfantines" (*)

Plantant le décor d'un endroit hors du temps et hors du monde, où le progrès n'entre guère (la première automobile, achetée par la grand-mère est qualifiée de "machine du Diable" et aussitôt revendue à la mort de cette dernière), Fulco évoque une atmosphère baroque et surannée, le cadre de jeu idéal pour l'enfant qu'il était. On pourrait le soupçonner de favoriser parfois l'autofiction à l'autobiographie, la mémoire semblant effectuer un travail de filtre qui ne préserve que les bons moments. Pour paraphraser Nathalie Sarraute dans Enfance (autre récit autobiographique qu'il serait intéressant, à plusieurs niveaux, de comparer à celui de Fulco Di Verdura) l'auteur semble privilégier les "jolis petits raccords" qui comblent les zones d'ombres du souvenir afin de produire une harmonieuse unité.

Mais l'intérêt de cette autobiographie vient surtout de la profusion d'anecdotes narrant les particularités excentriques de ces nobles palermitains: ainsi, la famille abrite une véritable ménagerie dans son domaine, qui va des chiens aux singes en passant par un bélier, ainsi qu'un chameau hébergé pour une nuit.  La galerie de personnages entourant Fulco est tout aussi remarquable: un père, séparé de la mère, grand séducteur de dames, une grand-mère athée, qui parle l'anglais avec "un ton faubourien et quelque chose de cockney qui surprenait", une mère "profondément chrétienne", mais au langage "par moment très salé. Elle allait jusqu'à user de gros mots", et une sœur dont la principale passion réside dans la compagnie des animaux. Éduqués jusqu'à l'âge du lycée par des gouvernantes anglaises, Fulco et sa sœur se livrent sur elles ainsi que sur des cousines en visite à des cruautés enfantines certainement exacerbées par la vie oisive et la conscience de classe, mais rendue comiques par le talent narratif de l'auteur.

Au delà des particularités de la famille di Verdura, c'est la mentalité de tout un pays et de toute une époque qui se dessine: une forte piété (marquée par le respect des traditions des jeûnes ou de la vénération des Saints), liée de près à la célébration de la mort que palermitains accueillent sans aucun tabou, comme faisant partie intégrante de la vie (en témoignent les nombreuses visites des catacombes et la tradition de donner des cadeaux aux enfants non pour la Noël, mais pour la fête des morts), une religion omniprésente et fortement teintée de croyances superstitieuses (la fameuse iettatura à laquelle Théophile Gautier consacra une nouvelle du même nom)...
On remarque également avec étonnement la forte influence de la culture britannique sur la noblesse sicilienne, dont elle intègre plus ou moins heureusement un grand nombre de coutumes... 

Une Enfance Sicilienne est le témoignage dépaysant d'une époque révolue, un regard de l'intérieur sur un monde disparu. La traduction d'Edmonde Charles-Roux est remarquable et se veut fidèle, préservant la couleur locale de l'ensemble, en conservant au récit certains mots et expressions dans leur langue originale, lorsque ceux-ci s'avèrent nécessaires.

(*) Baudelaire, Moesta et Errabunda, in "Les Fleurs du Mal"

Note:

© Discussing Books, 2000

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Stèle pour un Bâtard:
 
Théophile Gautier, Contes et Récits fantastiques:
 
Nathalie Sarraute, Enfance:
Lectures

Du même auteur:

Charles-Roux Edmonde, Elle, Adrienne, Grasset, 1971.

Charles-Roux Edmonde, Oublier Palerme, Grasset, 1966.

Charles-Roux Edmonde, Stèle pour un Bâtard, Grasset, 1980.

Ouvrages mentionnés dans cet article:

Gautier Théophile, Jettatura in "Contes et Récits fantastiques", Poche, 1990.

Sarraute Nathalie, Enfance, Gallimard (Folio), 1983.