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Après une définition un peu rébarbative de ce que nous entendons par
"civilisation" et de ce que les allemands désignent, en opposition à
cette "civilisation", par kultur, Norbert Elias
entre dans le vif du sujet et explique de manière plus concrète la
notion de civilisation. Nous apprenons qu'elle s'est mise en
place progressivement, qu'on l'a considérée d'abord comme un
processus en marche puis comme quelque chose d'acquis. Ainsi, nous nous
considérons à présent comme "civilisés". A notre
civilisation, les allemands opposaient leur
kultur, qui serait beaucoup moins superficielle. Ils dénonçaient
l'homme civilisé comme quelqu'un de "courtois", c'est à dire dont
les bonnes manières masquaient un manque d'honnêteté.
Cette différence de perception entre la France et l'Allemagne est
due au fait que la bourgeoisie française, très tôt acceptée et
intégrée par la cour, a développé cette notion de "civilisation" sur
l'exemple des nobles: la cour était le modèle auquel s'identifiait
la bourgeoisie. La bourgeoisie allemande, en revanche, avait peu de
contact avec la noblesse; elle s'est définie malgré elle. Les
intellectuels allemands ont pris leur distance par rapport à la
noblesse et les valeurs qu'elle représentait.
Norbert Elias montre comment les moeurs ont évolué, rendant ainsi
les hommes peu à peu
"civilisés", en précisant bien qu'à ce processus ne peut être assigné
un début, qu'il n'y a pas de stade zéro de la civilisation. Si au
Moyen-âge on donne des règles de comportement à suivre, elles ne
sont pas strictes, la pression exercée sur les hommes n'est pas
forte. Ainsi, il faut par exemple éviter de cracher sur la table ou
par-dessus la table, mais on peut, en revanche cracher sous la
table. Ceux qui ne tiennent pas compte de ces règles ne sont pas
sévèrement jugés par les autres. C'est pendant la Renaissance, et
notamment avec un ouvrage d'Érasme sur l'éducation, que les comportements ont
commencé à se modifier. Au lieu de reprendre les usages en vigueur
et de les réadapter, Érasme a fondé ses remarques sur l'observation de ses
semblables. Avec cela une certaine forme de jugement, de conscience
du regard des autres, est née. Il fallait
désormais faire preuve de bonnes manières.
Elias nous démontre par de multiples exemples que ce n'est pas
l'hygiène, comme on pourrait le croire, mais le soucis d'être
courtois, qui est à la base de certaines règles de savoir-vivre,
comme celles de ne pas se moucher avec les doigts, ou de ne pas
manger la viande avec la main (ces deux choses étaient fréquentes
au Moyen-âge). Ainsi, on recommandait alors de ne pas s'essuyer la bouche sur la nappe
ou
de ne pas remettre le morceau de viande déjà mordu dans le plat, non
pas parce que cela pourrait transmettre des microbes à autrui, mais
parce que cela pourrait le dégoûter. Le seuil de gêne, le seuil de
tolérance des personnes a peu à peu reculé. Ce qu'on évite de faire, c'est pour
ne pas heurter les sensibilités. Le tabou n'a rien à voir avec
l'hygiène...
Fait encore plus intéressant, Elias nous explique
qu'aujourd'hui, nous intégrons tous ces comportements "civilisés"
sans les questionner, nous copions dès notre enfance l'exemple des
adultes, nous nous imposons une autocontrainte qui fait que nous
nous mouchons dans un mouchoir même quand personne n'est là pour
juger notre comportement. L'enfant n'a pas ces réflexes, il ne naît
pas civilisé ni pudique, et l'adulte lui inculque en très peu de
temps ce qui a été acquis par toute une population en quelques
siècles. Ainsi, la distance est beaucoup plus grande entre l'adulte
et l'enfant aujourd'hui qu'au Moyen-âge, lorsque le
comportement des adultes sur lesquels on n'exerçait que peu de
répression rappelait celui des enfants.
Ainsi, après avoir évoqué l'évolution des manières de table et
celles de la façon de se livrer aux besoins naturels, Elias évoque
la sexualité, constatant que l'éducation sexuelle faite aux enfants
révélait que ceux-ci étaient au courant de tout ce qui a trait à
la sexualité dès leur plus jeune age. On parlait très librement aux
enfants, on ne leur cachait rien et il n'y avait aucune sorte de tabou
lié au sexe.
La violence est aussi évoquée, Elias rappelle que l'homme de
l'époque se livrait avec plaisir à la tuerie et à la torture, et
qu'il appréciait aussi le spectacle gratuit de la cruauté. Ces
faits, que l'on a vite tendance à oublier, nous rappellent combien
notre comportement pacifique ne découle pas du fait que nous sommes bons,
mais plutôt du fait que notre société actuelle impose que nous
exercions un autocontrôle
sévère de nos pulsions.
La Civilisation des Moeurs est un ouvrage passionnant,
drôle par certains aspects quand on essaie de s'imaginer par exemple
un banquet au Moyen-âge tel que décrit dans les
exemples d'Elias, et sa distance d'avec les reproductions que l'on
peut voir à la télévision (images romancées pour ménager notre
sensibilité), mais ce livre est également une leçon
d'humilité, dans la mesure où l'on se rend compte que nous ne sommes
que le produit de cette civilisation, de notre milieu et de notre
époque.
Un seul regret à la lecture de cet excellent livre, très
abordable pour qui ne possède aucune notion de sociologie: Elias a
écrit La Civilisation des moeurs en 1939, et il serait
intéressant de lire une remise à jour de la problématique, de voir
comment nous avons évolué: par exemple Elias parle du tabou grandissant de la sexualité, mais
à une époque où les jeunes filles, dit-il, étaient choquées par la
mention de parties corporelles autres que la tête et les mains... On
se demande comment Elias intégrerait toute la période post-soixante-huitarde
à sa réflexion...
Note:   
© Discussing Books, 17 janvier 2004
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